Avant-propos

Par Jean-Claude Kaufmann

Certains métiers n’ont pas la cote. Plaignons les politiciens, les huissiers, les agents immobiliers et même les journalistes, car leur image est au plus bas. D’autres au contraire résistent à tous les vents de la critique, serrés bien au chaud dans le cœur des Français. Dans un monde déboussolé et égoïste, le pompier, le boulanger et le facteur restent les icônes positives qui nous rassemblent.

Certes dira-t-on, mais le facteur n’est plus tout à fait ce qu’il était. À l’heure d’Internet et de la ville anonyme, les connexions rapides ringardisent les contacts humains. Il semble si loin le temps d’Un long dimanche de fiançailles (ou plus près de nous, des films de Tati), où le facteur était l’âme de la communauté villageoise, sachant tout de chacun et seul intermédiaire avec le monde. Mais méfions-nous des impressions trop rapides. Changement, oui ; affaiblissement du rôle social du facteur, non.

Un mot du courrier tout d’abord. Dans les communautés villageoises il était distribué de la main à la main. Puis arriva la boîte aux lettres, médiation matérielle diminuant les contacts directs. Le facteur entra moins dans les chaumières. Parallèlement toutefois, la boîte aux lettres devint le support d’un imaginaire fabuleux et rempli d’émotions. Nous sortons de la société du destin, où l’avenir était écrit d’avance. Mille vies semblent pouvoir désormais s’offrir à nous. En réalité il est bien difficile de pouvoir réaliser ses rêves. Alors, chaque matin, la boîte aux lettres est remplie de magie et porte des espoirs fous. Argent, amour, tout, on ne sait quoi, peut nous surprendre et nous ravir. Et le développement des e-mails n’y change rien. Les lettres sont moins nombreuses mais des paquets les remplacent. Comme autant de cadeaux. C’est parfois un peu Noël tous les jours. La société change à vitesse accélérée, sous les coups de boutoir des désirs d’émancipation individuelle et de protection de l’intimité. Le facteur ne peut plus franchir la porte des uns et des autres comme il le faisait autrefois.

Il doit s’armer d’une compétence nouvelle, extrêmement complexe : savoir évaluer l’attente de contact, deviner la bonne distance souhaitée par l’usager. Et la distance de l’un n’est pas la distance de l’autre. Parfois la discrétion la plus totale est de mise, il faut, comme le curé ou le médecin, savoir respecter les secrets (car le facteur, par le recoupement de mille informations minuscules, sait beaucoup de choses). On est leur confident même s’ils ne parlent pas, dit Bernard Sibot, facteur à La Défense, et il faut être discret. Parfois un « bonjour facteur !» sonore, une poignée de main, marquent autant la limite à ne pas dépasser dans les échanges que la réelle sincérité de ces quelques secondes partagées. D’ailleurs, quand le facteur doit sonner à la porte, amenant un recommandé ou pour l’indémodable rituel du calendrier, il constate que ce « bonjour !» pressé n’était pas une simple politesse. L’accueil qui lui est réservé lui montre qu’il est connu et reconnu dans la demeure, comme un intime, un vieil ami. Le « bonjour !» pressé et cette bribe de discussion plus chaleureuse sont comme des séquences complémentaires, qui s’enchaînent pour constituer un lien social à la fois fort et discret, respectueux des territoires nouveaux de l’autonomie personnelle et de l’intimité. Le « bonjour !» rappelle que ce lien existe, et qu’il est à tout moment susceptible de se manifester d’une façon plus visible. Parfois enfin, le facteur sent qu’on souhaite davantage, de façon claire ou non formulée. Édith Pierre connaît tous ses petits vieux vivants seuls. Un coup au carreau, un mot ou deux et tout le monde s’est fait du bien, dit-elle. Voire un café, une confidence, une aide technique pour les courses ou pour lire un imprimé. Le facteur doit savoir gérer le lien social nouveau, qui est à géométrie variable. Éric Favrel se croyait plutôt solitaire ; sa nouvelle tournée lui a révélé qu’il avait en fait un plaisir et un don pour le contact humain. Le facteur doit être en mesure de s’adapter, et comprendre ce qu’on lui demande souvent sans le dire. Dans le village d’autrefois, chacun connaissait chacun, le lien social était une institution obligatoire. Aujourd’hui il prend la forme d’un réseau souple, ouvrant des espaces de liberté individuelle. Le problème est qu’il y a des trous dans le filet. Des trous qui se situent justement là où ils causent le plus de dégâts. Les personnes actives et ayant de bonnes ressources culturelles et financières ont aussi un gros « portefeuille » de contacts sociaux, un réseau dense et varié. Les plus pauvres, les plus âgés, les malades au contraire, tombent hélas dans les trous du filet, seuls au monde, alors que ce sont eux qui auraient besoin d’être les plus entourés. Heureusement le facteur sait beaucoup de choses et reste attentif. Discret quand il le faut, il sent quand il doit aller au-delà du strict exercice professionnel de son métier. Il est alors capable de développer de vrais trésors d’humanité, de générosité, de solidarité. Quand Cécile Brousse a découvert un jour Marguerite, quatre-vingt-quinze ans, perchée sur une chaise, son sang n’a fait qu’un tour. « Marguerite, maintenant c’est terminé, c’est moi qui remonte la pendule ! ». Le facteur en certaines occasions devient travailleur social, surveillant médical, psychologue, dépanneur à domicile.

Pas toujours bien sûr, et pas forcément très souvent. Mais ce n’est pas le nombre qui compte, c’est l’intensité que cela laisse dans les souvenirs. Des moments forts qui viennent sans prévenir comme dit Alexandre Vauléon. Le facteur ne se contente pas de distribuer du courrier. Il soigne les bobos de la société d’aujourd’hui, là où ça fait le plus mal : aux points de fragilité du lien social. A petites touches discrètes, il raccommode les mailles déchirées du filet. C’est pour cela aussi que le facteur est irremplaçable. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Jean-Claude Kaufmann, Sociologue, Directeur de recherche au CNRS