Des hauts et des bas
Roland Vinot, facteur à Baccarat (54). Avant de retourner sur ses terres lorraines, Roland Vinot, natif de Vaucouleurs, a commencé sa carrière de facteur en février 1982 sur les hauteurs de Paris. Durant sept ans, il est remplaçant dans le XXe arrondissement. Ce qui lui permet d’arpenter dans tous les sens Belleville et Ménilmontant. Bien des rues n’ont pas changé depuis les années trente. Passionné de cinéma, il y repère les lieux des tournages contemporains : le terrain vague de La Balance, le squat de Marche à l’ombre…
Par un chaud après-midi d’été, rue Julien-Lacroix, il doit franchir un cordon de CRS pour aller relever une boîte. Un immense squat est sur le point d’être démantelé…
Le message du policier qui le laisse passer est clair : «Vous avez cinq minutes et vous dégagez ! » Boulevard Davout, il distribue le courrier dans des studios d’enregistrement qui ne paient pas de mine. Il apprendra plus tard que certaines de ses idoles, David Bowie, Sting ou les Cure, y passaient alors régulièrement. Il se revoit aussi, facteur débutant, tentant naïvement de faire ouvrir la porte de la DGSE (le service de contre-espionnage), boulevard Mortier, ne comprenant pas pourquoi les soldats d’élite en faction ne bougeaient pas d’une semelle.
Le facteur est un témoin privilégié.
Dès mon arrivée à Deneuvre, en 1989, j’ai senti une défiance entre les gens d’en bas et ceux d’en haut, entre ce village installé sur un pic rocheux et Baccarat, la ville du cristal. Et puis, les habitants m’ont raconté l’histoire. Au Moyen Âge, Deneuvre était aux mains des comtes de Blamont et Baccarat sous l’autorité de l’évêque de Metz, qui se faisaient régulièrement la guerre. Il y a deux cents ans, Deneuvre était encore la plus peuplée des deux. Puis vinrent la révolution industrielle et l’essor des cristalleries. Deneuvre la haute, la rurale, s’est progressivement vidée au profit de Baccarat, jusqu’à lui céder une partie de son territoire. Et la bisbille continue. Même si une partie de ma tournée est sur le bas, j’avoue avoir davantage de relations avec ceux d’en haut. Ce sont souvent des gens plus âgés, présents à mes heures de passage. Quelques clientes m’offrent des chocolats pour les enfants tous le sans à Pâques ou à Saint-Nicolas.
J’avais l’habitude de frapper au carreau chez un client qui aime bien discuter. Mais comme ça fait sursauter sa femme, nous avons changé de technique : maintenant je klaxonne !
Du coup, les voisins m’ont demandé de faire la même chose. Ma tournée compte une voyante qui reçoit régulièrement des ouvrages d’astrologie. Un jour, elle m’ouvre en s’exclamant«Je ne vous avais pas vu venir !»Je n’ai pas résisté à la tentation de lui répondre qu’il s’agissait d’une faute professionnelle…
J’essaie de faire attention, de mettre le courrier à la fenêtre de ceux qui se déplacent difficilement, de peur qu’ils ne tombent en allant à la boîte.
Un client m’a demandé de le laisser dans un morceau de tuyau, comme autrefois, car il trouve cela plus pratique. Mais il a bien voulu installer une boîte normalisée à côté. Cinq de mes collègues habitent à Deneuvre, dont mes deux cadres. J’ai bien failli m’y installer il y a dix ans, quand on m’a proposé un terrain. Mais j’ai changé d’avis : c’est le début des ennuis que d’habiter sur sa tournée. Alors, avec ma femme, nous avons préféré reprendre une maison de famille, près de Blamont, à quinze kilomètres. Là-bas, il y a un petit club de ping-pong dont je suis à la fois président et entraîneur. Ce sont des entreprises de ma tournée qui le sponsorisent.
ROLAND VINOT
CENTRE COURRIER DE BACCARAT
42 RUE CHARLES PECATTE
54120 BACCARAT
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