Elle connaît des vies entières
Nicole Bujard, factrice à Boussac (23). Nicole Bujard aime parler, et pas seulement de la pluie et du beau temps. Aujourd’hui, la canicule est au rendez-vous à Soumans dans la Creuse. Alors, on ne parle que… du beau temps. Son mari est originaire du village. Fille d’agriculteurs, elle est née à quelques kilomètres, dans cette Creuse du Nord, et travaille ici depuis vingt et un ans. «Parmi mes clients actuels, nombreux sont ceux dont j’ai distribué le faire-part de naissance ! Cela fait un drôle d’effet. » Ici, on a ses petites habitudes. L’adjoint au maire attend Nicole non loin du bureau de poste pour qu’elle lui remette son courrier en main propre. Un autre homme la guette sur le pas de sa porte, pour prendre ses plis et lui demander l’heure. Comme chaque matin. Au centre du bourg, Nicole croise une vieille dame qui se déplace difficilement.
« Mon téléphone ne marche pas, vous pouvez faire quelque chose mon petit ?»


Pour elle, La Poste, c’est toujours le bon vieux temps des PTT. Nicole fait un détour pour aller vérifier son installation : les piles du combiné sont épuisées. Écrire au conseil général afin d’obtenir un système d’alerte pour une personne âgée, plier des draps, expliquer des courriers… À cinquante ans, Nicole ne se lasse pas de cet aspect social de la vie de facteur. Bien au contraire, elle le revendique, en espérant bien que cette dimension ne se perde pas en chemin.
“Si j’avais eu du courrier à déposer ce jour-là, je serais passée au moment du meurtre.
C’était le deuxième jour sur ma tournée et je n’oublierai jamais mes débuts de factrice à Soumans. Le soir, le receveur m’appelle chez moi pour savoir si j’avais distribué le cour rier chez une dame. Sa fille l’avait trouvée assassinée au pied de sa cuisinière. Le meurtre avait eu lieu vers midi moins le quart, l’heure habituelle de mon passage. Longtemps, j’ai fait un détour pour éviter de passer devant cette maison. On n’a jamais retrouvé l’assassin. Depuis, à chaque fois que j’arrive dans un endroit isolé, je ne peux m’empêcher de penser : « Qu’est-ce que je vais trouver ? » Quand on travaille depuis longtemps sur la même tour née, c’est difficile de voir vieillir, mourir ou dépérir ses clients. Je pense notamment à cet homme qui se « clochardise »depuis l’hiver dernier. Sa maison est devenue un capharnaüm. Quand je viens lui faire signer un recommandé, je peine à trouver un petit coin de table libre pour le faire signer. Et si l’argent n’a pas d’odeur, la misère en dégage une sacrée ! J’ai prévenu le maire pour lui dire de faire quelque chose. Le médecin prétend qu’il se laisse mourir. J’avoue que j’en ai un peu peur.
Heureusement, on vit des moments plus cocasses.
J’avais eu beau expliquer à une dame qu’il est interdit d’envoyer des denrées alimentaires par La Poste, elle n’en faisait qu’à sa tête et avait expédié des pintades par Chronopost. Comme le destinataire les avait refusées, les pintades sont revenues au bureau. Il a fallu les ramener à l’expéditrice. D’habitude, je passe chez elle en fin de tournée, mais cette fois-là j’ai commencé par elle, en roulant toutes fenêtres ouvertes. Imaginez l’odeur des pintades restées trois semaines dans un Chronopost ! Je connais des vies entières. Il faut avoir partagé les joies et les peines pour bien connaître les gens, ne pas les juger au premier regard. Mais je -maintiens tout de même une certaine distance. Et puis, il faut savoir rester discret. « Il paraît que… », « Vous n’avez pas des nouvelles de…», «On raconte que…» : à la campagne, on questionne beaucoup le facteur. En dehors des naissances et des décès, moi, je ne sais rien, je ne dis rien.
NICOLE BUJARD
CENTRE COURRIER DE BOUSSAC
PLACE DE L’HOTEL DE VILLE
23600 BOUSSAC
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