Elle voit tout mais ne dit rien
Guilaine Coignard, factrice à Pont Audemer (27). Guilaine rit tout le temps. Des petites manies de ses clients, des incident de la tournée. Intarissable, elle a un mot, une anecdote pour chaque maison. Tout l’amuse. Factrice dans les environs de Pont-Audemer, elle est chez elle. Totalement. Avec les anciens, elle utilise tout naturellement le parler normand:« Allez, boujou’ madame B. », avant de repartir vers une autre conversation.
Guilaine, factrice depuis vingt-quatre ans, sillonne les soixante kilomètres de sa tournée depuis vingt ans, à quinze kilomètres de son lieu de naissance.
Les chiens n’aiment pas les facteurs, c’est bien connu, mais Guilaine emporte tous les jours son arme fatale : un paquet de biscuits dans la boîte à gants. Si l’on excepte deux molosses indécrottables, tous les chiens de la tournée l’attendent la queue battante. Autour, c’est la campagne normande, cossue. Maisons à colombages et toit de chaume ou hautes demeures de brique sombre, toutes plus soignées les unes que les autres, grands domaines, haras, châteaux transformés en hôtels… De rutilantes voitures de collection anglaises, tout juste débarquées du ferry, rugissent sur les petites routes en direction du Mans. Solidement campée sur sa Normandie, pas le moins du mondes blasée devant les beautés de sa contrée, Guilaine a bien l’intention de poursuivre encore vingt ans sa tournée.
Les gens t’aiment bien, ne change rien, me répète une collègue. C’est vrai qu’ils ne seraient pas contents si je partais.
J’ai pensé devenir facteur de secteur mais finalement je vais rester sur cette tournée jusqu’à ma retraite, dans vingt ans. En tout cas, les clients me font confiance. L’ancien maire m’a donné le bip qui ouvre son portail pour que je puisse faire demi-tour dans sa cour. Cela dit, on ne se tutoie pas pour autant. Je n’ai pas été élevée comme ça.
Les facteurs, ça entend tout, ça voit tout. La situation en devient parfois embarrassante. Surtout quand des clients me font des confidences gênantes : je n’en demande pas tant !
C’est fou le nombre de détails que l’on connaît et qui touchent à la vie des gens. Unetelle me demande de ne pas distribuer le courrier le samedi parce que son mari est à la maison, une autre de lui faire parvenir les avis de recommandé sur son lieu de travail plutôt qu’à la maison. Une telle a ouvert une boîte en ville… Je surprends même des couples illégitimes.
Ici, les gens ont des habitudes immuables. Aussi, quand j’ai constaté l’absence d’une vieille dame toujours présente lors mon passage, j’ai immédiatement donné l’alerte. Bien m’en a pris: elle s’était perdue en forêt de Brotonne en allant cueillir des champignons.
Lorsque son petit-fils était plus jeune, il me faisait tourner en bourrique: il avait l’habitude de lui envoyer des cartes postales en mentionnant uniquement le village de Saint-Thurien sans indiquer le destinataire… J’ai toujours réussi à me débrouiller pour l’identifier et ne pas la priver de ce courrier. J’évite d’aller faire mon marché à Pont-Audemer. Comme je connais tout le monde, je n’en finirais jamais. Dans cette maison, là, il y avait avant une petite dame de quatre-vingt-onze ans. Elle me racontait des histoires de la guerre. Je ne voyais pas passer l’heure car elle se débrouillait pour que la pendule soit dans mon dos. Après j’ai changé de place…Je ne m’en sors pas non plus quand je vais voir ce vieux monsieur pour le calendrier.
Ah les calendriers, c’est quelque chose et les gens y tiennent ! J’arrive à en faire deux maximum par jour, un dans l’après-midi après la tournée et l’autre le soir. Je prends huit à quinze jours de congé pour les terminer.
Cela demande du temps: on boit un coup, on discute. Cette année, j’ai eu un problème de santé au moment des fêtes, je n’ai pas pu visiter tous mes clients. Les gens râlaient ! J’ai fini par mettre le paquet dans les boîtes en leur écrivant de choisir. Je pensais que ce serait dur pour moi. Pas du tout: ils ont joué le jeu. Le lendemain, je retrouvais de l’argent et le paquet, avec un seul calendrier en moins.
GUILAINE COIGNARD
CENTRE COURRIER DE PONT AUDEMER
IMPASSE DES MESSAGERS
ZAC DE SAINT ULFRANT
27504 PONT AUDEMER
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