L’homme tranquille
Pierre Brunel, facteur à Clermont Ferrand (63). Calmement, un homme marche au pied des tours d’habitation d’un quartier défavorisé de Clermont. À chaque immeuble, son petit chariot empli de courrier se vide dans la batterie de boîtes aux lettres du hall. Périodiquement, l’homme prend un nouveau chargement de plis à un dépôt-relais, un de ces conteneurs de couleur marron fichés de loin en loin au bord du trottoir. Pierre Brunel, facteur à pied, «va son chemin» comme il dit, sans dévier, parfois même au milieu de la violence. Jamais il n’a été sérieusement inquiété. Voilà deux ans, il a accepté de distribuer le courrier dans cette zone sensible. Parce qu’il est piéton dans l’âme et que les tournées en HLM ne le «gênent pas».
Ce fils d’agriculteurs du Cantal travaille pourtant bien loin de son monde d’origine.
Arrivé à Clermont après un passage obligé en région parisienne, il serait volontiers revenu au pays mais a fini par apprécier la grande ville, heureux des possibilités qu’elle offre à ses enfants. C’est ainsi qu’il accepte les surprises de la vie. Après son passage à la télévision régionale – une équipe l’a suivi durant sa tournée – ses clients l’interpellent. Il se moque gentiment d’eux car ils n’ont pas osé se montrer eux-mêmes devant la caméra. Lorsque des chiens aboient à son passage, il en conclut, ironique, qu’ils sont contents de son travail. Il est comme ça, Pierre Brunel : un brin amusé de toute cette agitation. En tout cas, il ne s’en laisse jamais compter ni ne s’embarque dans un conflit inutile. Il traverse les situations tendues avec une sérénité qui lui paraît naturelle. Peut-être fallait-il un homme comme lui pour porter le courrier ici.
“J’ai la conscience tranquille car je sonne toujours avant de déposer un avis dans la boîte.
Les gens peuvent bien téléphoner au bureau et dire ce qu’ils veulent. Et quand l’interphone est en panne, comme aujourd’hui dans une des tours, je monte sans attendre la réponse. Certains au chômage sont un peu longs à se réveiller, ils n’entendent même pas la sonnette. Ils exagèrent parfois. Je veux bien être gentil mais il y a des limites… J’ai modifié ma tournée pour faire cet immeuble le matin, avant la sortie de l’école. Sinon, je tombe nez à nez avec des gamins insupportables qui m’entourent, exigent le courrier.
Les gardiens des tours ont vraiment du boulot !
Avant cette tournée, je travaillais dans le quartier Champradet (Clermont), une zone constituée de petits immeubles et de pavillons. J’y suis resté pendant plusieurs années et j’ai vu les gosses grandir. C’était plus convivial : les gens descendaient me voir, ils se parlaient. Ici, les gens se méfient les uns des autres, ils ont peur. Une antenne du commissariat de police est installée ici : elle est vraiment nécessaire, ne serait-ce que pour les dégradations et les vols de véhicules. Il est même arrivé que les dépôts de courrier soient forcés.
Le début n’a pas été facile quand j’ai pris cette tournée voilà deux ans.
Il a fallu du temps pour établir le contact : auparavant, il y avait surtout des remplaçants qui, forcément, ne maîtrisaient pas toujours bien la distribution. Comme je commence à connaître les gens, le travail se fait mieux, surtout qu’ils ont confiance maintenant.
Mais les clients s’expriment peu. C’est à l’occasion d’un vide-grenier que je me suis aperçu qu’une relation s’était nouée. Certains sont venus me voir pour me demander : « Vous allez rester, hein, facteur ? ». En fait, j’échange toujours avec les mêmes. Beaucoup de gens ici, surtout des femmes, ne parlent pas français. Elles ne veulent pas signer pour les recommandés parce qu’elles ne savent pas écrire ou qu’elles n’osent pas.
PIERRE BRUNEL
CENTRE COURRIER DE CLERMONT FERRAND
5 RUE DU TORPILLEUR SIROCCO
63018 CLERMONT FERRAND CEDEX 2
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