La dame de la Barthelasse
Agnès Berthelot, factrice à Avigon (84). Le pont d’Avignon y conduisait jadis mais il s’est effondré. Du coup, chaque matin, Agnès Berthelot, et son collègue Robert, en empruntent un autre pour rejoindre l’île fluviale la plus peuplée d’Europe. Longue de quinze kilomètres et large de quatre kilomètres, « Dame Barthelasse » est un paradis en miniature. Loin de la poussière de la ville, à deux pas d’une des plus belles cités provençales, prés et vergers y côtoient de somptueuses maisons de maître. Pour Agnès Berthelot, qui a repris du service après avoir élevé ses quatre enfants, le lieu est idéal pour exercer son métier de factrice : un peu de ville et de culture, de la lumière à revendre et beaucoup d’air… Parfois même un peu trop, surtout quand souffle sur le Rhône un mistral violent, «à vous décorner un bœuf » auquel personne ne résiste, même Agnès, « la pile Wonder », comme la surnomme son collègue. Et, en effet, elle n’a de cesse de communiquer son énergie :
«On rencontre tant de gens. Ce sont des ouvertures sur le monde. Des petites fenêtres qui font respirer.
Comme si le quotidien sortait de l’ordinaire !» De chaque client de la Barthelasse, elle peut donc dire quelque chose. Si les coups durs (la crue de 2002 où le Rhône est monté à 7,40 mètres et celle de 2003 où il a atteint 7,83 mètres !) y ont été pour beaucoup (« une crue, dit-elle, ça fait plus que laisser des traces, ça creuse des blessures »), le bonheur de vivre au rythme des saisons sur ce petit coin de paradis a aussi soudé les liens. « Agnès le sait bien, résume Hubert, un de ses clients : on ne peut être plus heureux qu’ici. Le seul ennui, c’est quand une péniche traverse votre salon !»
Quand l’île est inondée, les gens ont besoin de nous voir. De nous parler. Les faire attendre, ne pas leur porter leur courrier, le temps que le Rhône redevienne plus sage, ce serait leur faire payer deux fois le malheur de l’inondation.
Le courrier les aide à rester en contact avec le monde, dont ils sont coupés pour quelques heures ou quelques jours.
Face à la catastrophe, les réactions des gens sont imprévisibles. J’ai vu de grands gaillards sangloter sans que je puisse les consoler. Certains sont brisés. D’autres gardent le moral dans la bagarre contre le fleuve. Ils se disent que tant qu’il n’y a pas mort d’homme… Ou bien ils sont tellement rodés (huit, dix inondations pour les plus anciens !), qu’ils sont parfaitement méthodiques et organisés. Carle Rhône, quand il déborde, dégage tout sur son passage : les jardins, les portes, les fenêtres, rien ne résiste. Même les arbres. Les meubles flottent, les maisons les plus basses sont noyées, le paysage est tout en vrac. Et ça se fait bien plus vite qu’on ne l’imagine. Parfois, quelques heures seulement après l’alerte.
Je me souviens d’un de mes clients finissant de retapisser son salon à la veille d’une nouvelle inondation. Il faut avoir le moral pour vivre ici !
Avec mon collègue Robert, ces jours-là, on prend la barque au lieu de la Mobylette, et on va servir nos clients. On termine trois heures, quatre heures plus tard que d’ordinaire. Parce qu’il y a des troncs, des branches, des meubles parfois en travers. Mais aussi parce qu’on essaie de prendre le temps de parler avec les gens. C’est terrifiant toute cette eau. On se remonte le moral et la vie reprend son cours. Mais dans les jours qui suivent, ce n’est pas rose non plus. On part avec les bottes en raison de la gadoue. La Mobylette s’embourbe, on la pousse, on avance tant bien que mal. Le tout est d’arriver à servir tout le monde. Faut s’entêter, pousser toujours plus loin. Et on finit par y arriver. C’est sûr qu’en rentrant, on n’est pas toujours très beaux à voir… Heureusement, il y a des moments plus calmes. Même s’il est vrai que l’action ne me déplaît pas.
Il faut que ça tourne. Quand j’arrive dix minutes plus tard que d’habitude, les clients me le font remarquer. Ils ont une totale confiance en moi. Pas question de ne pas être à la hauteur.
C’est tout simple : porter le courrier, leur prendre leurs lettres, éventuellement les affranchir et être payée le lendemain. C’est une affaire de confiance. Et, ma foi, je n’ai jamais été déçue.
AGNES BERTHELOT
CENTRE COURRIER D’AVIGNON
RUE PAUL MERINDOL
84000 AVIGNON
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