La tournée en sifflant
Denis Virard, facteur à Saint Laurent du Pont (38). Un jour, il avait un peu lampé. À force d’en mettre en bas, il avait perdu le fil, il voulait se suicider. Traduisez : « Un jour, il avait un peu bu. À force de boire, il a perdu la tête, il voulait se suicider. » Frédéric Dard n’aurait sûrement pas renié Denis Virard comme fils spirituel. Avec son accent inimitable, mélange de sonorités de la Savoie et du Dauphiné, il manie un verbe haut et coloré. À Saint-Christophe-sur-Guiers, seul le « Zé » (Joseph), le mari de « la Minouche », peut rivaliser avec lui. En trente-cinq ans de tournée dans ce village niché dans la Chartreuse, il est devenu un personnage qui annonce son arrivée avec un sifflotement inimitable.
Denis, cela rime avec vie.
Une vie qui n’a pas été tendre avec ce fils de forestier. Il commence à travailler à seize ans, au télébenne de la petite station de ski, avant de perdre son père à l’âge de dix-huit ans. « C’était dur pour la mère, il a fallu que je me mette au turbin. » Il devient facteur.
En 1970, à l’âge de vingt ans, pompier bénévole, il vit la catastrophe du 5/7, cette boîte de nuit de Saint-Laurent-du-Pont où 146 jeunes périssent dans un incendie.
Des souvenirs qu’il peine à évoquer : trop de douleur pour cet homme qui préfère semer la vie autour de lui. « Denis, c’est la personnalisation de l’humanisme du service public, dit de lui Pierre, qui fut maire du village pendant dix-huit ans. C’est un vrai cadeau. D’ailleurs, si j’ai placé tous mes comptes à La Poste lorsque j’ai décidé de changer de banque, il y est pour quelque chose. » Pour une fois, Denis reste sans voix.
“ La tournée, c’est comme une sauce : il faut y mettre du sel pour qu’elle soit bonne.
Si t’y mets un peu de ton coeur et de ton courage, c’est sûre que ça se passera bien. J’ai toujours pensé que la tournée est à l’image du facteur. Si tu es agressif, les plaintes pleuvent au bureau. Mes clients, moi je les mets au pli par ma bonne humeur.
Le facteur, c’est l’homme de tous les jours. Si tu veux recevoir, il faut donner un petit bout de toi-même à chacun, un peu comme aux gosses. Y’en a des fois, ça brasse1 un peu, c’est plus fatigant. Si j’me suis froissé avec quelqu’un, je rumine toute la journée. Je n’aime pas me fâcher avec les gens. Mais si ça s’est bien passé, le lendemain, j’mets les deux pieds par terre en sifflant.
Quand je traverse les gorges du Frou, j’ai du mal à imaginer que je passe ici depuis trente-cinq ans. Ma tournée, c’est mon domaine, mon patrimoine. Souvent dans ma tête, je regarde comment est dessinée la route : je la connais par coeur. Tiens, attends voir, tu vois là ? L’hiver, si ça passe pas, tu peux être sûr que je vais être emouscaillé pour monter à La Ruchère2.
Finalement, le facteur c’est comme le pompier, les gens l’attendent, tu ne dois pas les décevoir.
Et puis cela m’a bien aidé. J’ai sauvé une “mémé� qui faisait une crise d’épilepsie. Je lui ai apporté les premiers soins et j’ai appelé mes collègues pompiers, en utilisant les bons mots, ce qui a facilité leur intervention. La famille m’a rendu hommage et j’ai eu droit à un “coup de chapeau à Denis� dans le bulletin municipal. Dans mon travail de facteur, je peux donner des conseils de prévention, par exemple je dis aux parents de faire attention lorsque je vois un enfant à proximité d’une casserole d’eau bouillante.
Si je suis populaire, c’est sûrement que je dois être gentil. Les gens disent que je ne sais jamais dire non. Je file des petits coups de main, par exemple, comme j’adore la mécanique, je règle la moulinette à herbe quand elle commence à batifoler3. C’est pas toujours facile, parce que, des fois, t’as la douille4. Mais la vie, c’est comme un boomerang, si tu sais bien le lancer, il te revient dans la main, sinon tu te le prends en pleine figure.
S’ils me filent mon galon5, je continue encore six mois de plus, sinon j’arrête à la fin de l’année. Bonté de bonté, c’est sûr que je vais partir la larme à l’oeil, mais il faut laisser la place aux jeunes. Ce qu’il faudrait, c’est les former avant s’en aller parce que nous, les anciens, on a nos petits tuyaux. Et puis, mine de rien, les jeunes, ils prennent le crochon sur nous6. �
DENIS VIRARD
CENTRE COURRIER DE SAINT LAURENT DU PONT
PLACE GAMBETTA
38380 SAINT LAURENT DU PONT
Ecouter la chronique RTL de Denis Virard, facteur à Saint Laurent du Pont (38)
le 18/09/07 Ã 14:27
La tournée continue sur Mayotte.