Le facteur en pirogue
Alberto Caman, facteur à Saint Georges (973). Alberto est un enfant du pays. Il connaît comme sa poche les caprices autour de l’embouchure de l’Oyapok quand les marées sont importantes, les ruses des aïmeras, ces poissons à fines dents rapprochées qui vous lacèrent brutalement un mollet. À trente-trois ans, l’expérience lui a déjà mis du plomb dans la tête. Il n’est plus ce jeune orpailleur qui, à vingt ans, fondait son entreprise pour aller extraire l’or, manipulant de 600 grammes à 3 kg par semaine. Non, Alberto Caman préfère désormais la compagnie des hommes. « Ce sont mes frères. À Saint-Georges, on se connaît tous. On a toujours de quoi se raconter. »
Malheureusement le temps lui manque parfois, souvent même, puisque quand Alberto a terminé le tri et la distribution de courrier, il commence une nouvelle journée en gérant son entreprise de transport fluvial.
« J’aime bien passer d’une activité à une autre. Je hais l’ennui. » Mardi, il est servi car c’est jour de pirogue en Guyane. La distribution de courrier de part et d’autre du fleuve prend un parfum d’aventures. « Quand je pars toute la journée sur mon fleuve au milieu de la jungle, je suis entièrement seul, livré à moi-même sans aucun moyen de communication. Ici, mieux vaut ne pas avoir d’ennui. Heureusement qu’il y a les papouilles, ces petites embarcations de fortune conduites par les pêcheurs brésiliens qui vivent sur la rive d’en face ! Même si elles semblent manquer de stabilité, je sais qu’elles viendront me dépanner en cas de problèmes mécaniques. Pour ma tournée hebdomadaire en pirogue, j’ai préparé l’embarcation artisanale que je piloterai toute la journée pour distribuer le courrier à 50 familles réparties sur trois villages. Une heure après mon départ, je rejoins la terre, non loin de l’embouchure du fleuve qui pousse ses grondements habituels. C’est à pied que je me rends à Trois Palétuviers, un village indien où vit une quinzaine de familles. J’ai déjà faim car j’ai commencé le tri du courrier vers 6 heures du matin.
Comme souvent les odeurs épicées se répandent déjà dans le village.
C’est l’heure des grillades. Sentez, ce sera du tapir aujourd’hui. J’adore ! D’autres fois, les habitants me préparent du cochon bois grillé (marcassin) ou du macaque, un vrai délice aussi. Attention, l’heure tourne et il est temps de se laisser porter par les courants jusqu’à Tampac, le petit village Saramanka si cher à mon coeur. Ce sont pour l’essentiel des anciens qui vivent là . Pour la plupart, ce peuple “noir-marron� ne sait ni lire ni écrire. Alors j’explique, je lis, je traduis, je raconte comment faire surtout pour les papiers administratifs. En échange, quand le courrier n’est pas trop abondant, je reste à les écouter parler du temps où Saint-Georges était perdu au milieu de la jungle, accessible seulement par avion ou par bateau.
Ces souvenirs sont pour moi très précieux.
Autant que de l’or ! Et je sais de quoi je parle… moi qui ai commencé orpailleur. Je ne regrette pas mon choix professionnel. Grâce à mon métier, je resserre les liens avec les gens du pays, je gagne leur estime en leur rendant service et je fais de très belles rencontres. Pour mes enfants, je pense que c’est une bonne manière de montrer ce que signifient les mots ouverture d’esprit et solidarité, non ? Je voudrais qu’ils profitent comme moi des études. Tout le monde n’a pas cette chance, je m’en rends bien compte dans ces moments. »
ALBERTO CAMAN
CENTRE COURRIER DE SAINT GEORGES
RUE ALPHONSE GUEYE
97313 SAINT GEORGES
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