Le facteur-maire
Michel Chadelaud, facteur à Eymoutiers (87). Mais qu’est-ce qui vous arrive ? Les derniers clients de la tournée de Michel Chadelaud, cinquante-cinq ans, commençaient à s’inquiéter de son retard. La coupable ? Simone. Vers dix heures, il a été retenu fermement par cette femme de quatre-vingt-treize ans, qui en paraît dix ans de moins. Son secret de jouvence ? Peut-être bien ce vin blanc d’Alsace dont elle semble friande. Aujourd’hui, Michel est déçu: il bruine sur le Limousin. «Du poison, du mildiou qui va détruire les haricots et les pommes de terre », explique-t-il en connaisseur, lui qui entretient un jardin potager, cette passion qui le ramène à ses origines paysannes. Il regrette surtout de ne pas montrer « son Limousin » sous son plus beau jour. Car la région peut difficilement trouver meilleur ambassadeur.
Il s’extasie sur la nature, montre fièrement ces maisons en granit – « les bâtis », comme il les appelle – et parle avec amour de ces habitants dont la réserve est tempérée par une gentillesse et un humour bien trempé.
À Nedde et Rempnat en Haute-Vienne, Michel chasse poules et chiens pour parvenir dans la cour des fermes. Les agriculteurs à la retraite viennent à sa rencontre. Non loin de leur bâtisse datant du XIXe siècle, des maisons plus modernes, celles de leurs enfants qui poursuivent l’exploitation. Michel compte nombre de maisons isolées dans sa tournée. Pour y accéder, il aligne les kilomètres et grimpe parfois des raidillons, pour déposer le « Popu» –Le Populaire du Centre–, L’Écho ou Le Nouvelliste qui recense « les potins du canton ». Samedi dernier, j’étais de tournée le matin et de mariage l’après-midi. Je suis maire de Saint-Julien-le-Petit, le village de 310 habitants où je suis né, et où mes parents et mes grands-parents étaient paysans. J’ai même retrouvé la signature de mon arrière-grand-père dans les archives car il était conseiller municipal. Lui a signé car il savait écrire, d’autres ont inscrit 323 croix.
J’ai toujours été impliqué dans la vie associative et le syndicalisme que j’ai découverts en débarquant au centre de tri de Paris-Brune en 1969.
Et, comme la plupart des élus du département, j’ai ma carte du parti socialiste, même si je ne fais pas de politique à proprement parler. Parmi mes clients, je compte aussi des collègues élus. Par exemple, la fille d’un couple d’agriculteurs de ma tournée est aujourd’hui députée et présidente du conseil général de la Haute-Vienne. C’est passionnant et très prenant d’être maire en milieu rural. J’ai droit à une journée par mois sur mon temps de travail, mais je suis obligé de prendre sur mes congés.
En décembre 1999, la tempête a ravagé la région : les forêts étaient à terre, les routes communales dévastées et surtout les habitants étaient privés d’électricité.
J’ai dû me consacrer à mon village pendant dix jours d’affilée. Bonne mère, La Poste m’a accordé ces journées. Évidemment, mes administrés se plaignent parfois de La Poste. Surtout que le bureau est devenu une agence communale dont le fonctionnement est assuré en partie sur le budget municipal. Je suis donc amené à rencontrer les responsables de La Poste. Mon métier facilite les discussions, car ils savent que je connais bien les problèmes. Toutefois, je m’interdis de mélanger mes fonctions de maire et de facteur, ce qui ne m’empêche pas de répondre à certaines questions de mes clients sur les terres agricoles ou sur les permis de travaux…
Vous savez, la solidarité est naturelle lorsqu’on vit ici.
Un samedi matin, ma voiture est tombée en panne alors que je devais célébrer un mariage en début d’après-midi. C’est une dame qui m’a prêté son véhicule pour finir ma tournée. Une autre fois, j’ai glissé dans un fossé, un agriculteur est venu m’extraire avec son tracteur. Cette année, l’hiver a été particulièrement rigoureux chez nous. Dans certains endroits reculés, seules les roues de la voiture du facteur laissaient des traces dans la neige fraîche. De nombreux habitants sont restés plusieurs jours sans voir personne d’autre que moi. Comme Jean, un agriculteur à la retraite. Il prétend qu’il est toujours abonné au quotidien local, pour être sûr de me voir. Je lui apporte ses médicaments, du pain, une boîte d’allumettes… Un matin, Jean n’était pas là. J’ai donné l’alerte. En fait son médecin l’avait envoyé à l’hôpital.
Bien sûr, c’est parfois angoissant quand on est pris dans les bourrasques de neige. Il suffit alors de se détendre et d’admirer se paysage magnifique. Travailler ne pleine nature, c’est merveilleux : c’est tellement beau le Limousin !
MICHEL CHADELAUD
CENTRE COURRIER D’EYMOUTIERS
PLACE STALINGRAD
87120 EYMOUTIERS
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