Lettres à Arthur

Livre Facteurs en France - Portraits de facteurs - Pour devenir facteur, Michel a réussi le concours de la poste. Désormais il distribue le courrier à Charleville Mezieres.Michel Pion, facteur à Charleville Mezieres (08). Il n’avait pas de passion particulière pour la poésie, encore moins pour Rimbaud, l’enfant du pays. C’est au vélo que Michel Pion consacrait l’essentiel de son énergie. Un amour de jeunesse qu’il n’a jamais abandonné. D’ailleurs, le jour où il raccrochera son vélo jaune, rattrapé par l’âge, il décrochera… son vélo de course. Trente-sept ans de tournée ne l’ont pas lassé d’un sport auquel il s’adonne depuis l’âge de dix-huit ans. Il a commencé sur route avant de bifurquer vers le cyclo-cross, qu’il a pratiqué en compétition de 1967 à 1979, au niveau régional.

Au vélo, il doit encore la rencontre avec sa femme.

Il avait alors vingt-six ans, venait le matin en vélo à La Poste, faisait sa tournée à vélo, rentrait chez lui à vélo et, l’après-midi, suivait l’en traînement. Un dimanche, il ressent une violente douleur dans le cœur, comme un coup de couteau. Il était paralysé. Appelé d’urgence, le docteur le déclare intransportable. Il dit à ses parents : « s’il passe la nuit, il vivra». Ça a duré quarante-huit heures et, le mardi, Michel part à l’hôpital faire des examens. Comme les médecins ne trouvent rien, ils insistent pour qu’il passe d’autres tests. Il signe une décharge et quitte l’hôpital. Il n’a plus jamais eu mal, a repris la compétition et épousé la manipulatrice en radiologie. Mais c’est grâce à La Poste qu’il a rencontré Rimbaud. Facteur à Charleville-Mézières, Michel Pion reçoit les missives adressées au poète, enterré dans sa ville natale après avoir couru le monde.

“J’ai commencé à recevoir des lettres pour Arthur Rimbaud dès que j’ai pris ma nouvelle tournée en 1993.

Livre Facteur en France - Portraits de facteurs - Le facteur est le lien entre le bureau de poste et la boite aux lettres. Chaque jour, il distribue le courrier et écrit l'histoire de la Poste.Je me suis renseigné auprès des collègues : ils m’ont confirmé qu’ils en recevaient régulièrement, plus d’un siècle après sa mort ! Elles viennent du monde entier : Italie, Russie, Japon… L’adresse est parfois exacte – cimetière municipal – ou plus fantaisiste. J’ai des «rue du bateau ivre », « avenue des illuminations » ou « rue du dormeur du val »… Mon prédécesseur les retournait à l’expéditeur ou, si l’adresse ne figurait pas au dos de l’enveloppe, il les envoyait au Centre Courrier de Libourne, chargé de la recherche de l’expéditeur. C’est la consigne lorsqu’une lettre ne peut être distribuée.

Moi, je suis collectionneur dans l’âme.

Humour, portraits insolites, travail, histoires vraies... le livre Facteurs en France est à la fois une chronique et un documentaire sur le metier de facteur à la poste en France.Alors j’ai demandé à les garder, pour les transmettre au musée Rimbaud. Au passage, je les marque d’un très officiel « personne décédée depuis cent quatorze ans » suivi de ma signature. Il y a cinq ans, un de mes collègues, correspondant du journal local, a eu vent de l’histoire. Il en a fait un article. Depuis, je ne cesse de faire des détours par le cimetière, pour être interviewé, photographié ou filmé… Pour mes clients, je suis devenu « le facteur Rimbaud» ou… « Arthur». Pourtant, je n’ai pas une passion particulière pour la poésie. Je m’intéresse plutôt à l’histoire de La Poste et à celle de la Seconde Guerre mondiale dans la région. Ici, on s’est beaucoup battu. Les Ardennes étaient à la fois zone interdite et point de passage avec la Belgique. J’en parle avec mes vieux clients et ils me racontent ce qu’ils savent. Parfois, ils sortent des trésors : objets, photos, documents d’époque… L’un d’eux, aujourd’hui décédé, était une personne très simple, mais douée d’un sens de l’observation peu commun. Il s’était toujours refusé à écrire ses souvenirs. Un jour, je lui ai dit : «Chaque soir, en vous mettant au lit, vous prenez une feuille de papier et vous écrivez ! » Il a laissé un témoignage d’une valeur inestimable…

On dit souvent que les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Sur ma tournée, j’ai remarqué autre chose : quand l’homme se retrouve seul, il a tendance à se laisser mourir.

Livre Facteurs en France - portraits et photos de postiers - Le metier de postier rentre de le cadre des concours de la fonction publique. D ailleurs son statut est celui de fonctionnaire. Alors, chaque fois qu’un de mes clients devient veuf, je l’encourage à aller déjeuner le midi dans une petite brasserie où l’ambiance est familiale. Année après année, une table d’amis s’est constituée, qui a redonné le goût de vivre à beaucoup. Le doyen a quatre-vingt-dix-neuf ans et s’y rend toujours à pied ! Quand on est facteur, il faut avoir du cœur. Une de mes clientes se déplace difficilement et j’ai pris l’habitude de lui monter son courrier, au 4e étage. Un jour, j’ai soudain vu son plafond se fendiller. Je n’ai que le temps de me jeter au sol, dans le vestibule, avant qu’il ne s’effondre d’un bloc. Par chance, le fauteuil où elle se trouvait a été épargné. Elle était quand même sérieusement sonnée. J’ai remonté les pièces du téléphone et j’ai appelé le 18. J’étais moi-même blessé au dos, mais j’ai obtenu du SAMU la permission de finir ma tournée avant d’être emmené à l’hôpital. Le lendemain, mes collègues m’ont acheté un casque. Depuis, à chaque date anniversaire, cette cliente m’offre le champagne.
Dans quelques mois, je prends ma retraite. Je déposerai ma dernière casquette sur la tombe de Rimbaud.

MICHEL PION
CENTRE COURRIER DE CHARLEVILLE MEZIERES
RUE DU FAUBOURG DE PIERRE
08011 CHARLEVILLE MEZIERES CEDEX

Ecouter la chronique RTL de Michel Pion, facteur à Charleville Mezieres (08)

Une réponse to “Lettres à Arthur”

  1. David a écrit :

    Bonne retraite Michel !

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