Like a rolling stone
Roland Rousseau, Facteur à Mulhouse (68). Depuis trente ans, Roland Rousseau distribue le courrier à Brunstatt, banlieue cossue de Mulhouse. Il a vu plusieurs générations grandir et prendre leur envol ; il a pesté contre le sort qui vient, toujours trop tôt, emporter un ancien. Il dit se souvenir de toutes les personnes disparues, en connaître le nombre exact : 130, depuis qu’il tourne dans ce quartier. Jamais il ne passe devant leurs maisons sans leur adresser un salut secret. Un message à distribuer encore et toujours… Le mercredi, les enfants l’attendent : ensemble, ils font un bout de chemin. Eux sur leur vélo, Roland sur sa mobylette. En deux phrases, l’aventure commence. Le parcours de la tournée devient le Paris-Dakar. Roland a cette magie de transformer le quotidien en merveilleux. Un art du récit, une science du contact humain. En deux phrases, il réussit à transporter les enfants à l’autre bout du monde. Le week-end, il anime des soirées dans les refuges de montagne. Musicien, fin guitariste, il possède d’ailleurs en esthète une Fender Stratocaster et une non moins exceptionnelle Gibson « Les Paul », deux guitares mythiques de l’histoire du pop rock. Régulièrement, il invite aux veillées ses clients, amis de trente ans, anciens du quartier ou nouveaux arrivants.
Quand Roland n’est pas sur sa tournée, quand il ne monte pas dans les refuges, il part à l’aventure.
Un jour, la passion des pierres l’a saisi. Aujourd’hui, il a réuni tant de pièces exceptionnelles que sa collection est l’une des plus attractives de sa région. Attention, à quelques exceptions près, ses cristaux de quartz, de tourmaline, ses hématites, n’ont pas été achetés. Non, Roland dédaigne ces pierres de commerce. Il préfère la gemme sauvage, celle qu’il faut aller cueillir à flanc de falaise, au fond des galeries désaffectées, ou dans les déserts cuits de chaleur. Chaque année, il part en expédition et met le cap vers un filon secret. Maroc, Namibie, désert de l’Utah, Alpes françaises et suisses connaissent son piolet. À plus de 2 000 mètres d’altitude, dans des positions acrobatiques, il se dit parfois qu’il serait plus simple de faire une collection de timbres…
“Jamais de toute ma carrière, je me suis levé en pensant : « Je n’ai pas envie d’aller travailler. »
Avec cette tournée, parfois je me dis que j’ai passé ma vie à me promener dans un jardin : à Brunstatt, les maisons sont toutes bordées de cerisiers, de mirabelliers, de pêchers. Moi, je n’ai jamais compté mon temps sur ma tournée. Les gens que je vois tous les jours vont me manquer. Au bout de trente ans, tu connais tout, même ce que tu ne devrais pas savoir. Quand je serai à la retraite, je reviendrai discuter avec les uns et les autres. Il y a tellement de personnes avec lesquelles je suis lié, j’aurai forcément envie de savoir ce qu’elles deviennent. Toutes font partie de ma vie.
Quand je rencontre quelqu’un en dehors de ma tournée, mon premier réflexe est de dire que je suis facteur.
Tout le monde ne claironne pas sa profession comme ça, dès la première minute. Le simple fait d’annoncer que tu es facteur déclenche toujours une réaction et la conversation s’engage très vite. En fait, ma vie s’est confondue avec mon métier. Par exemple, mon truc, c’est de jouer de la musique dans les refuges. J’ai un répertoire de près de 150 chansons. J’en ai composé moi-même un bon nombre. Il y en a une, écrite en alsacien, qui s’appelle Der facteur. Elle raconte avec humour l’histoire d’un jeune montagnard qui devient postier. Elle est connue dans tous les refuges. Si je sors ma guitare, tout le monde me la demande. Et puis, comme je collectionne les pierres depuis longtemps, avec La Poste on a organisé des expositions dans les bureaux de la région. Bien sûr les gens sont au courant sur ma tournée. Souvent, ils me posent des questions et je leur décris mes expéditions. Beaucoup sont venus chez moi pour voir de près mes découvertes. Je suis maintenant à deux ans de la retraite et l’heure des bilans arrive. Une chose est sûre : j’ai aimé profondément ce métier, à tel point que je n’ai jamais imaginé faire autre chose. Depuis trente ans, les organisations ont évolué, c’est sans doute le sens de l’histoire. Mais il faut que le contact avec le client reste la priorité. C’est ça le coeur de ce métier. J’espère que ça ne changera jamais car sans le facteur La Poste meurt. �
ROLAND ROUSSEAU
CENTRE COURRIER DE MULHOUSE
33 RUE FRANCOIS DONAT BLUMSTEIN
68060 MULHOUSE
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