Livreur de reine
Bernard Dulac, facteur à Tarascon (09). On pourrait facilement répartir les habitants de Vicdessos en deux catégories : ceux qui ont vu l’ours et ceux qui ont vu des morilles. Les premiers en parlent sans l’avoir vu et les seconds en voient sans en parler. Bernard Dulac fait indubitablement partie de ces derniers. Quant au plantigrade, même si personne ne l’a vu, chacun sait qu’il est là et bien là. Une des clientes de Bernard s’en souvient encore, elle dont les ruches ont été saccagées par cet amateur de miel. Autant dire que l’animal, Boutxi pour les intimes, n’a pas bonne presse dans ce village reculé des vallées ariégeoises et que l’arrivée de nouveaux spécimens anime bien des débats. Dommage que les ours ne soient pas clients de La Poste car Bernard Dulac serait bien capable de s’en faire des amis et de mettre ainsi tout le monde d’accord. Sa tournée réconcilie les plus acariâtres. « Ça me fait mal quand il part en vacances », avoue une cliente. « Je vais faire signer une pétition pour l’empêcher de partir à la retraite », lance une autre. L’enfant du pays, aujourd’hui conseiller municipal, s’est échappé uniquement quatre ans à Paris, juste après le concours obtenu en 1980. Entre les deux mille postiers de la recette principale du Louvre et le quatuor du petit bureau de Vicdessos, le contraste a été saisissant.
« Je dois même livrer le beau temps maintenant »
« Malgré l’ensoleillement exceptionnel, un de mes clients se plaignait récemment qu’il n’y en avait pas assez. Bon, il arrive le soleil, je lui réponds. Je suis sans doute l’un des rares facteurs à avoir livré une reine. Il s’agissait d’une abeille, une pondeuse destinée à un apiculteur. Protégée dans une petite boîte aérée, elle est arrivée bien vivante et à bon port. L’histoire ne dit pas si sa descendance a été nombreuse. Ma tournée se fait en altitude jusqu’à mille deux cents mètres. Je dessers plusieurs hameaux sur tous les versants de la montagne. Il faut à chaque fois redescendre dans la vallée pour remonter ensuite. À la fin de la journée, j’atteins un sacré dénivelé. Au prix du timbre, la livraison est donnée ! Si on devait payer le tarif exact de l’acheminement d’une lettre, ce serait hors de prix. Mes clients en sont conscients. Ils tentent aussi de me retenir par tous les moyens pour me prouver leur affection. Un café par ci, un gâteau par là et parfois c’est l’omelette aux morilles quand j’arrive à l’heure du déjeuner. À Illier, un petit village d’une vingtaine d’âmes perché à mille mètres, je donne le courrier à Yvette qui en est le maire. Au printemps, quand son mari revient de la cueillette et qu’elle se met en cuisine, c’est difficile de résister.
Je livre 150 foyers dans un rayon de 80 kilomètres.
Les déplacements sont longs, ils s’allongent en hiver à cause de la neige, et en été à cause des touristes. Je suis souvent obligé de rouler au pas pour éviter un ravin ou un promeneur. J’y suis habitué et rodé mais un jeune facteur remplaçant a déjà refusé la tournée car il n’était pas rassuré. En 2005, l’hiver a été terrible en raison de la neige et du verglas et j’étais la seule personne à accéder aux villages d’altitude. Les clients sont heureux de me voir même si certains me conseillent de ne pas monter jusqu’à eux à cause du risque. Heureusement, nos voitures sont bien équipées et permettent de circuler par presque tous les temps. Pourtant, je me suis retrouvé une fois dans le fossé en livrant un couple de clients, des Allemands. Le mari est venu m’aider à pousser la voiture et, en accélérant, la neige projetée par les pneus l’a transformé en bonhomme de neige.
J’aimerais bien apporter uniquement des bonnes nouvelles.
Quand l’usine Péchiney d’Auzat a fermé en 2005, j’ai dû remettre des lettres de licenciement à mes clients, qui sont autant d’amis. C’est l’une des rares fois où je n’ai pas su quoi dire. Une chance que le tourisme relance la région et de nouveaux clients s’installent, français comme étrangers. Et puis on a une gloire locale : l’ancien patron du Moulin Rouge qui a pris sa retraite ici. Avec le Montcalm, toit de l’Ariège qui culmine à 3 080 mètres, ça fait au moins deux bonnes raisons de venir ici ! »
BERNARD DULAC
CENTRE COURRIER DE TARASCON
22 AVENUE VICTOR PILHES
BP 55
09400 TARASCON
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