Sous le gel, la solidarité

Livre Facteurs en France - Portraits de facteurs - Pour devenir postier, Michel a réussi le concours de facteur. Désormais il distribue le courrier à Le Thillot.Michel Naegelen, facteur à Le Thillot (88). la Moselle s’écoule lentement le long du village de Fresse, situé au fond d’une vallée vosgienne couvée par le ballon d’Alsace. Tout comme la rivière, « on prend notre temps ici », confie Michel Naegelen. L’homme n’est pas pressé. À cinquante-cinq ans dont trente-deux passées à La Poste il a déjà une longue carrière derrière lui. Facteur depuis 1974, il a appris le métier en Moselle avant de revenir chez lui où il effectue la même tournée depuis vingt-cinq ans, dans l’un des coins les plus froids de France. Au coeur de l’hiver, il n’est pas rare que le thermomètre affiche moins 20 degrés. Michel s’en moque. Physique de bûcheron et caractère taillé à la hache, il se régale de ce climat. Menuisier ébéniste de formation, il exerce sa passion en privé. Chez lui, on aurait du mal à trouver un meuble qui ne porte pas sa marque, sans compter les multiples objets d’art qui décorent sa maison. Michel ne travaille pas uniquement le bois. En 1993, avec un ami sculpteur, il s’est rendu à Fairbanks en Alaska rafler la médaille d’or du concours international de sculpture sur glace, au nez et à la barbe des Canadiens et des Américains. Les médias n’ont pas tardé à défiler mais Michel savoure son succès en gardant la tête froide. Pour lui, le plus important reste la culture locale qu’il préserve à travers les associations qu’il crée. Dernière en date : la Voye qui fait revivre le patois local et restaure de vieux bâtiments comme la chapelle des Vés, en 2001, avec l’aide d’une centaine de bénévoles.

“ J’ai gravé ma devise dans le bois : je préfère avoir des regrets que des remords.

Humour, portraits insolites, travail, histoires vraies... le livre Facteurs en France est à la fois une chronique et un documentaire sur le metier de facteur à la poste en France.Si on ne fait rien, alors on n’a pas de regrets. Ce ne sont pas les occupations qui manquent mais c’est la tournée qui prime. Plus qu’ailleurs, avec un point culminant à près de 800 mètres, on est soumis aux conditions météorologiques et obligé de s’adapter. En hiver, quand la neige s’accumule, je chausse les skis dès que la route n’est plus praticable. De nombreux clients ont leur maison au bout de chemins forestiers, impossibles à atteindre en voiture. Ceux-là ne voient souvent que moi pendant plusieurs jours. Pour glisser le courrier dans la boîte aux lettres, ils mettent une pince à linge sur le clapet pour le maintenir ouvert et empêcher qu’il soit soudé par le gel. Apercevoir une pince signifie aussi que l’on peut entrer boire un café et manger un petit morceau en échange d’un coup de main. Ici, la vie est rude, alors tout le monde s’entraide. Couper du bois, nourrir les animaux ou encore appeler le médecin pour un vieux monsieur qui s’était cassé le fémur fait presque partie de la routine. Mais je n’aurais jamais pensé aider une “vache à faire veau� comme on dit ici. Pourtant, je me suis retrouvé dans cette situation.

L’habitat est vraiment très dispersé sur la commune.

Livre Facteur en France - Portraits de facteurs - Le facteur est le lien entre le bureau de poste et la boite aux lettres. Chaque jour, il distribue le courrier et écrit l'histoire de la Poste.Un de mes amis s’est installé dans une maison isolée. Comme il recevait très peu de courrier, il s’est envoyé une lettre à lui-même pour que je vienne le voir. Arrivé chez lui, il m’a dit que la lettre était pour moi. Je l’ai ouverte : il s’agissait effectivement d’une invitation à venir boire un verre. Les gens sont comme ça ici. L’isolement crée des idées et donne de l’audace. Sur ma tournée, une dame de quatre-vingt-deux ans participe en permanence à des jeux concours. Elle a fait une drôle de tête quand je lui ai apporté une planche de surf et un ours en peluche d’un mètre de haut qu’elle venait de gagner !

Notre clientèle a vieilli après la crise qui a provoqué la fermeture des entreprises de tissage qui fabriquaient le fameux linge des Vosges.

À cette époque, on trouvait beaucoup d’émigrés polonais ou italiens. Depuis quelques années, des jeunes relancent l’économie, reprennent des bergeries, exploitent à nouveau le bois des Vosges et vivent du tourisme avec le ski et les randonnées. Alors quand les cars déversent les colonies de vacances, ma voiture se remplit de courrier. La région en avait vraiment besoin et attire maintenant des étrangers. Une Hollandaise s’est installée là avec son mari allemand : ils ont ouvert le champagne pour l’inauguration de la boîte aux lettres que je leur avais posée. Ici, on fait une petite fête à la moindre occasion. C’est un des charmes du village. En tout, j’ai bien dû poser plus d’une vingtaine de boîtes aux lettres.
Il faut savoir accepter les rôles que le destin vous donne. On comprend alors à quel point la vie peut être riche ! Raconter tout ce que j’ai vécu pendant ces belles années serait trop long. On n’aime pas être bousculé ici. En septembre prochain, je serai en retraite. Alors je prendrai enfin mon temps pour écrire tout ça dans un livre. �

MICHEL NAEGELEN
CENTRE COURRIER DU THILLOT
7 RUE DE LA GARE
88169 LE THILLOT CEDEX

Ecouter la chronique RTL de Michel Naegelen, facteur à Le Thillot (88)

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