Un jour au cirque
Jean-Marie Timon, facteur à Mafate (974). L’étroit lacet de terre et de pierres qu’il parcourt depuis ce matin 3 heures, sac au dos, dessine une frontière ténue, mais ô combien vitale, qui sépare la terre du vide : 700 mètres d’à -pic jusqu’à la rivière, autant jusqu’au sommet qu’il va falloir atteindre avant 16 heures C’est dans ce relief tourmenté, tout de gouffres, de gorges et de ravins, que Jean-Marie Timon, facteur de Mafate sur l’île de la Réunion, évolue. À pied, 20 kg de courrier sur le dos, l’enfant du pays porte le courrier aux 700 administrés qu’aucune route ne rattachera jamais à la civilisation.
« C’est la nature qui fait la loi. Aucun homme n’est en mesure de donner forme à ce chaos », remarque Jean-Marie.
Alors, qu’il brume, qu’il pleuve ou que le ciel soit plus bienveillant, le petit homme vaillant se lève du lundi au jeudi à 3 heures du matin pour accomplir sa mission au coeur du cirque de Mafate. Unique trait d’union entre la vallée et la montagne, il porte les nouvelles, cheminant prudemment pour être au rendez-vous dans chaque « îlet » qu’il dessert. Quand il parvient sur le premier plateau que délimitent de profondes ravines, plusieurs clients sont déjà là à l’attendre, le courrier prêt à partir et qu’empoche volontiers Jean-Marie. D’ailleurs, s’il est en retard, son portable sonne à intervalles réguliers : « Tout va bien Jean-Marie ? Tu nous arrives quand facteur ? » La modernité a donc du bon puisqu’elle lui permet de rassurer aussi sa femme et ses trois enfants, une fois son service effectué, et qu’il rejoindra en fin d’après-midi après plusieurs heures de marche. « Mais, conclut Jean-Marie, la modernité ici, elle s’arrête à ce téléphone portable. Pour le reste, seul compte ce rapport direct avec la terre. Entre les conditions climatiques et l’environnement, on n’a pas droit à l’erreur. »
“Qui aurait cru qu’un jour je serais amené à lire les courriers à mes clients analphabètes, à leur expliquer ce qu’il faut faire, à les aider à remplir les formulaires pour la mairie ?
Eh bien oui, c’est moi, Jean-Marie Timon qui m’en occupe. J’ai commencé à travailler à douze ans. Nous étions treize enfants, il fallait bien aider aux champs pour nourrir toutes ces bouches ! Depuis, je n’ai jamais quitté Mafate. C’est mon pays, c’est là où j’ai grandi, où j’ai appris la vie, où j’ai pris femme, où mes enfants sont nés. C’est ici qu’on célèbre les anniversaires, les fêtes, que l’on enterre nos morts. Et c’est ici que je travaille. C’est ainsi. Quand on m’a accepté à la bibliothèque de Mafate comme manutentionnaire, j’ai appris à classer les livres et je me suis plongé dans les dictionnaires pour approfondir ma connaissance de la langue. C’est vraiment ce qui m’a permis ensuite d’exercer comme facteur.
Je peux vous dire que les gens m’attendent avec impatience chaque semaine.
Ce lien avec l’extérieur, c’est essentiel. Et je prends les choses à coeur. Je pense que les gens ont de la reconnaissance pour mon travail. Ce n’est pas que du temps que je donne, c’est aussi de l’énergie physique. Je dois être concentré pour ne pas faire un pas de travers. Je touche du bois, jusqu’à présent, je n’ai pas eu d’accident. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de rester coincé à cause de pluies torrentielles. Il m’a fallu attendre quelques jours avant de repartir. Heureusement, il y a toujours quelqu’un pour m’accueillir, me loger et me nourrir. Parfois cela dure tellement que l’hélicoptère finit par venir me rechercher. J’aime beaucoup ce travail. Je suis utile aux gens, je suis libre même si je dois me lever à 3 heures du matin la moitié de la semaine, y compris quand j’entends la pluie clapoter sur le toit de la maison. Je marche, je suis dans la grande nature, dans des paysages que des touristes parcourent après avoir fait des milliers de kilomètres. Je ne sais pas si c’est une chance. C’est ainsi. C’est cela que je devais faire et je tiens à le faire bien. C’est aussi simple que ça. �
JEAN-MARIE TIMON
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97419 LA POSSESSION
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